19/06/2016

Du rouge au milieu du bleu

Selon le calendrier, on est en juin. Selon la grenouille, on est à la fête ! Selon les klaxons, les rouges sont passés à l'action. Selon la télévision, ils ne sont pas encore champions ! Cette saison est pleine d'illusions, d'examens reportés, de journées décalées, de grèves annoncées. Attentats à l'arc-en-ciel, bilan halluciné, silence consterné. Consternant. Il ne fait pas bon être homo, comme ils disent, ni pédé, ni même gay. Pas plus que policier, journaliste ou juif. Pour certains, il ne fait pas bon vivre —ni même penser— autrement les jours de ramadan. Hallucinant. Il ne fait pas bon être femme, anglaise, travailliste et tolérante, militante de l'immigration, pro-européenne et même pas lesbienne. Non, il ne fait pas bon être dans le vent en ce moment. Ni à voile, ni à vapeur, ni pour la paix, ni pour l'amour. Sombres jours.

Sinon, un-deux-trois-droits au but suffisent à nous faire oublier de pleurer. Entre deux mi-temps, une phase d'entre-jeu et un milieu de terrain, tout va bien. L'étudiante a enchainé, un-deux-trois examens, 19 sur 20, tout va bien. On attend la fin. Elle a bédé, japonisé, instrumenté, accoustiqué sans le moindre moustique cette année. Non, ce n'est pas l'été, c'est l'orage ! Les fleurs sont fanées.

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Il parait que je suis très fleur bleue...

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Putain, ça penche...
comme les temps changent.

Exit les présidents qui présidaient aux destinées de la France.

Le marché nocturne s'appelle désormais Nuit Debout.

Les livraisons pourront se faire en toute saison, à toute heure,
même le dimanche, quand la loi sur le travail sera passée par là

Charlie vivra... ou pas ! 

Putain, décidément, ça tangue...

 

03/04/2016

Histoire d'eau...

La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine... Le jour je mords, je prends des trains à travers la haine. Dimanche dernier, je suis remontée. Le monde à l'envers. Quittant le ciel gris sous la pluie, je suis arrivée sous un ciel azur de trainées lézardé. Traversant la Hesbaye, magique et magnifique, un coucher de soleil bleu-violacé, rouge-orangé d'éoliennes ponctué, laissait penser que les centrales nucléaires s'étaient arrêtées. Qu'il est beau mon pays rêvé !

Cent minutes plus tôt, à la gare du Zuid, l'ascenseur du quai douze était comme d'habitude en hors service. Celui du quai quatre aussi mais j'avais réussi à descendre quand même, échappant à la horde de policiers qui se ruait vers moi. Ils se sont engouffrés sur le tapis glissant, sans déraper, poursuivis par des militaires trop lourdement chargés pour courir. Vous manquez d'entraînement les gars ! Derrière eux, une poignée d'agents de sécurité peu pressés fermaient la marche. Bref, la moitié du dispositif de sécurité de la gare mobilisé pour une intervention à laquelle j'ai échappé, sans savoir pourquoi. Et je ne le saurais jamais. Je suis restée une heure à attendre dans le courant d'air, pas trop rassurée. Torticolis garanti sous mon bleu manteau. Bienvenue en absurdité. Au même moment, je l'ai appris plus tard, des bras-levés-de-noir-tout-gantés manifestaient sans être inquiétés. 

Depuis, je ne cherche plus à penser, ni à comprendre. Ma capacité à m'indigner est à chaque jour dépassée par les événements. Quelques amis ont déménagés, vers des cieux plus cléments ou seulement pour changer d'air. Ce premier avril est propice à la migration des saumons. Toutes les infos sont vraies, aucune ne paraît crédible. Tout ce qu'on nous raconte est tellement gros, énorme, hénaurme, impensable, délirant. Dans quel monde vivons-nous ? 

Tiens, me croyez-vous si je vous dis que j'ai été me tremper dans la mer méditerranée ? Et qu'elle est glacée, et que je n'ose imaginer ce que ressent un réfugié syrien qui tombe à l'eau. Me croyez-vous, si je vous dis que j'ai mis les pieds dans le gardon, sans autre intervention de la police ? Que mon action pacifique n'a pas généré plus de réaction qu'un ballon à la dérive ? Et si je vous dis que c'est une jeune fille, même pas voilée, qui a eu le courage d'aller le chercher sous le regard atterré des garçons qui —par dépit sans doute— lui jetaient des pierres ? Je vous mets des photos, que vous jugerez utiles —ou pas— de poster sur les réseaux pour faire le buzz. Mais je peux très bien m'en passer ! D'ailleurs, je vais arrêter de consulter ce fil-de-bouc, qui me tient la patte, m'empêche d'écrire, me fait déprimer, me fait radoter. Cherchez l'erreur !

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En avril, ne pas s'éloigner d'un fil...

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Deux flamants manifestant pacifiquement...

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Sous le pont d'Avignon...

 

24/03/2016

Bleu noir rouge avec du jaune

Ca s'annonçait comme un séjour tranquille, durant un mois de mars qui n'était ni vraiment gris, ni vraiment chaud. Juste un air de printemps qui viendrait en s'attardant. Un départ banal, sans fouille au corps, sans contrôle, sans stress. Et même mieux pour un dimanche ! Un ascenseur qui fonctionnait au quai quinze. Un lift imprévu, un voisin coopérant, un soleil indolent. Un train avec une voiture-bar et aucun retard ! Peu d'enfants braillards, peu de passagers troublés. Bref, un trajet comme j'avais presque oublié qu'il pouvait en exister. A l'arrivée, une brume sur le palais et un peu trop de nuages à mon goût. Prémices d'une sinistre quinzaine belge.

Mardi, voilà que les Français découvrent Forest, qu'ils prononcent très justement forêt, parce que le "s" du vieux françois peut être remplacé par un accent circonflexe (sauf quand on décide de le supprimer). D'ailleurs, à Forest, aucune forêt ! Seulement un terroriste abattu et des indices. Alors, je sors un plan, j'explique qu'on n'est pas dans la banlieue de Brüssel, mais à côté de la gare d'où partent les trains qui vont vite. 

Vendredi, j'apprends sous la douche qu'ils sont tous remontés au moulin au bord du ruisseau, à Molenbeek qu'ils n'arrivent pas à prononcer mais qu'ils ont réussi à l'arrêter. Et qu'il va être transférer à Brugge-la-morte. Je reprends une carte qui explique que la côte n'est pas encore menacée mais seulement ensablée. Sur ce, je pars le coeur léger à Marseille où il fait plein soleil. Je respire un peu de bleu. Mais le répit est de courte durée.

Mardi, j'apprends dans mon lit qu'il existe des communes qui sont pires encore que les quartiers nord de la cité phocéenne. Qu'à l'aéroport, il y a des morts. Et qu'au ruisseau du maelbeek, d'autres sont tombés, broyés, pulvérisés. Que la ville est paralysée, que des amis sont évacués, que des amies sont confinées. Plus moyen de téléphoner. Que ma fille est rentrée, vive les réseaux sociaux. Que mes frères sont sauvés, vive la télé. Que le cadet va continuer à déminer. Et qu'il faut continuer à expliquer.

Que ce métro, je l'ai pris dix fois, cent fois, mille fois. Mille fois, tu crois ? Dans une autre vie, quand j'habitais au centre et que je travaillais au quartier européen. Je n'ai jamais compté, il ne faut pas se sentir viser. Ce n'est qu'une artère vitale, la première ligne inaugurée, l'indispensable liaison vers cette gare centrale, qui m'insupporte. Faut que je vous fasse un zoom ?

Retour en gros plan sur cet aérogare, celui que je déteste le plus au monde, moi qui ai tant voyagé  du temps où je voyageais. Dix fois, trente fois ? Baisers dans le hall des départs. Retour ensuite sur ma commune d'enfance, la cité des ânes, celle qu'on n'arrivera jamais à prononcer. Non loin de la belle gare, dans les rues interdites où on ne pouvait jamais aller, des tonnes d'explosifs et l'incroyable récit d'un taximen qui pourrait être un frère. Tout remonte par jets, par flots, en saccades sanguinolentes. Groggy, je suis. Où suis-je ? Tous les Français sont devenus Belges. Par sympathie. Merci, j'ai tellement pleuré Paris.


Les images en boucle, les commentaires répétés. Soulagée de ne plus être correspondante. Passive je suis, et ça me ronge aussi. Ne pas être là. Etre au Sud et savoir qu'il va falloir remonter sans savoir quand on pourra redescendre. Parce qu'on a perdu l'insouciance. Parce que rien ne sera jamais plus serein. Parce que tout me revient. Et l'incurie de nos dirigeants, et leurs sales petits accommodements. Et le dégoût de Bruxelles, ma belle. 

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Un iris, symbole de la ville meurtrie,
au bord du Rhône...

   

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14/11/2015

Paris for ever

Le monde était en guerre, et nous, on revenait du concert. C'était une soirée où le vent s'était levé frissonnant, annonçant l'hiver. Au Philharmonique de Liège, ils jouaient Saint-Saens. C'est là que l'orchestre prend tout son sens, me soufflait l'étudiante, au pigeonnier bien installée. A la jumelle, admirer le premier alto et un très beau violoncelle, observer la blonde au basson et la japonaise en équilibre sur sa chaise. Au concert, on se divertit comme on peut ! Surtout quand on joue des pièces virtuoses d'Eugène Ysaye, qui s'est invité comme régional de l'étape. Et j'ai même ri, j'avoue, en pensant au post que j'écrirais, en rentrant, à mon ami du vendredi. Il est aussi cruel de passer Beethoven après Ysaye, que de passer U2 après Machiavel ! Musicalement s'entend. Or donc, la 8e de Ludwig était parfaite, harmonieuse, équilibrée, puissante, dynamisante. J'attendais confusément le deuxième mouvement de la 7e, j'espérais opportunément le final de la 9e. Quelque chose comme un hymne à la joie qui ne viendrait pas. Mais non, à ce moment-là, la 8e apportait juste une sorte de plénitude. 

En descendant du 6e par les escaliers, à défaut d'attendre l'ascenseur, je me demandais ce qu'on trouverait au 5e, au 4e, au 3e, au 2e, au 1er. Porte close ou porte ouverte ? Forcément, en cas d'incident. Je pensais à l'évacuation forcée d'un pareil bâtiment en plein concert. Et l'étudiante, qui a étudié la construction de l'opéra d'Avignon, me rassurait sur la conception des étages et l'importance des issues. Parvenues à la rue, il faisait noir et humide. A peine 22 heures. Arrivées sur le boulevard, le vent mauvais s'engouffrait. Le bus 4 est arrivé rapidement, à l'appartement nous sommes rentrées. Sans aller boire un verre, comme un vendredi 13, très sage. 

Le monde était en guerre, sur les écrans bleus, les sirènes pleuraient. Je n'ai rien posté que des larmes et de l'effroi. Le décompte des chiffres qui tombent. La carte sous les yeux, du 10e au 11e. Où est Voltaire par rapport à Cambronne ? Et merde. A côté, dans la rue de Belfort, on logeait. L'étudiante n'était encore qu'une écolière, et Paris on découvrait, à pied, en bus et en bateau à voile! Un jour, on fera le tour du monde... Les cafés du quartier on essayait, plus souvent on évitait. La vie nocturne, avec un enfant, ce n'est pas évident. Et puis, on n'a jamais été sorteuses les deux.

Mais ce soir, on a des places pour un concert de rock. Un concert de métal, qui fait mal. L'envie d'y aller est partie. L'obligation de ne pas renoncer est restée. Résister à la peur, enfiler un gilet pare-balle sur la colère et l'absurdité d'un monde en guerre. Continuer d'aimer Paris, d'aimer la vie en musique.


26/02/2015

Je suis pierre

Une statue ne parle pas. Celles de Cocteau regardaient. Celles de Mossoul avaient des ailes. Brisées les sculptures assyriennes de l'ancienne Ninive ! 5 millénaires réduits en poussière, 5 minutes ont suffi ! Peut-on continuer longtemps à se taire et laisser faire ? Le sang n'a pas coulé, ne restent que nos larmes. Les têtes qui roulent, les crayons brisés, les coeurs arrachés, les pierres en cailloux, ils sont fous. Fous à lier, qui pour les arrêter ? Il y a la rage et l'écoeurement, la nausée qui monte et qui déborde. Et ce silence oppressant qui sent la peur.

Avec l'étudiante en histoire de l'art se dire que, soudain, tout semble dérisoire si l'Histoire elle-même disparaît... Alors, on cherche des livres sur la théorie de la musique, avant qu'ils détruisent tous les instruments. Alors, on apprend le japonais, avant d'être submergé par un tsunami. Alors, on se recoiffe tant qu'on peut sortir dévoilée en rue. Alors, on chante et on se moque avant les coups de fouet. Alors, on rit en complicité des pastels qu'on va acheter pour redessiner le monde en paix. Alors, on parle de retourner au British Museum, ou au Louvre, ou au Metropolitan, tant qu'ils sont entiers. Alors, on parle des voyages qu'on ne fera jamais et de ceux qu'on a fait, au bord de l'Euphrate, au berceau et même avant. Là où tout a commencé. Là où l'humanité se délite. Là, où le bleu est délavé par une belle journée de février.      

 

 

 

 

Ceci n'est plus !

 

 

 

 

14/01/2015

Je suis Schubert...

JesusChristi, JesuisChris, JesuisCharlie, aussi. Et ce matin, JesuisXavier ! Mis en croix et aussitôt ressuscité. Tout va si vite qu'on n'arrive plus à suivre. Petit résumé, vous voulez, de la semaine écoulée ? Non, en fait, vous êtes saturé. Ecoeuré, dégoûté, mobilisé puis démobilisé, à essayer de ne pas être récupéré.

Mercredi dernier (putaing une semaine déjà, on dirait qu'un siècle a passé), j'avais raconté comment chacun pensait ce qu'il voulait, aux marches du Perron. Chacun était venu avec sa grille de lecture des événements. Fastbook faisant, les policiers agissant, les terroristes terrorisant, les manifestants manifestant, les politiques politisant, tout s'est emballé. Chacun a continué à s'écrier et à déconner pour ne pas péter les plombs. Les larmes au bord des lèvres, à vouloir commenter, informer, déformer, dessiner, chanter, à faire valoir son opinion. Réagir, mais comment ? Se faire entendre pour évacuer le trop plein de peine et d'incompréhension. Avec des certitudes bien ancrées comme pour se rassurer. Chacun avec son explication, derrière le carton noir des anonymes, sur la toile et dans la foule. Aujourd'hui, chacun se précipite au kiosque, par solidarité, par curiosité, non sans ambiguïté.

Dans la rédaction d'un journal de la Capitale, qui sévit également en bords de Meuse et qu'on appelle Gazette dans le Centre, un journaliste a osé critiquer l'odieux collage fait du carnage intervenu en Ile-de-france. Aussitôt mis à pied, menacé d'être licencier -heu non- licencié (faute grave), les réseaux se sont mobilisés. JesuisXavier a fleuri, le journaliste a été réintégré. La liberté d'expression est sauve, le débat évité, la publicité peut continuer. Rien n'a changé, tout va si vite ! Certains même ne sauront jamais ce qui s'est passé. Les autres pourront continuer à se délecter des titres racoleurs, qui puent tellement qu'on n'ose plus les qualifier de torchons pour ne pas faire injure aux tissus à carreaux. Le rédacteur lui-même va-t-il se remettre en question ?

Récupération, vous avez dit ? Même pas. Juste de l'affolement général en période de grands doutes. Panique à mainstreet, on a la presse qu'on mérite. Réactions épidermiques. Ca nous démange tellement, et de partout. Soudain, on découvre les autres. Un avant-goût de l'enfer ! Des pans entiers de gens qui ne pensent pas du tout comme nous ! Des pans entiers de gens qui ne raisonnent pas comme nous. Des pans entiers d'une société qui ne vit pas comme nous. Non, je ne vous parle pas de religion, ni même d'éducation. Nous ne lisons pas tous les mêmes journaux ! Nous n'écoutons pas tous les mêmes radios ! Nous n'avons pas tous les mêmes référents. A la recherche du plus petit commun dénominateur, je suis.

C'est flippant. Tant de gens, tous différents, tous convaincus d'avoir raison et qu'on n'arrivera pas à convaincre du contraire. Avec les réseaux, on accède à des profils qu'on n'aurait jamais croisés dans la vraie vie. On découvre des idées pourries, des dessins géniaux, des arguments grinçants. En vrac, des âmes généreuses, de sinistres tocards, des autocars de sophismes, des Sophie rebelles et de belles bêtises. On découvre qu'il existe des gens très intelligents que personne n'écoute et des gens très bornés qui tournent en boucle. On découvre qu'à laisser parler ses tripes la tête vient à enfler, tant et si bien qu'à la fin... On découvre qu'on peut perdre un ami pour un bon mot qui a mal tourné ! On se découvre à polémiquer sur un sujet sans rien y connaître. On veut exister ! Etre bon et con à la fois. Etre Charlie, juste un jour. Un jour seulement !

Et pendant ce temps, heureusement, l'étudiante étudie. Sur un air de Schubert, se taire et réussir. Réussir à faire taire la haine qui monte et la peur qui sourd.  Réussir avec les honneurs au milieu des horreurs.

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Jeunes chats qui s'instruisent
sur fond de ventilateur.
C'est un peu n'importe quoi...
et ça y ressemble drôlement !

07/01/2015

Je suis Charlie... ou pas

Ca se passe boulevard lenoir, mercredi. Je sens venir une larme et des cris. D'un revers de la main, je l'efface. Des fois, on ne sait pas bien ce qui se passe... Ca se passe sur l'écran, vers deux heures. Je sens monter la vague des profondeurs. C'est l'ultramoderne certitude.

Depuis qu'ils ont tout changé les programmes à la radio, je n'écoute plus. Plus vraiment. En tous cas, pas aujourd'hui.  Alors, c'est par les réseaux que j'ai appris l'impossible nouvelle, puis que j'ai compris, et que j'ai lu, et que j'ai commenté. Changer mon profil. Ajouter des images. Partager des textes et des dessins. Emouvants, révoltants. Modérer. Appeler à manifester. Agir pour ne pas rester sans réagir. 

Ca se passe sur le perron, vers six heures. Sur la place de l'horloge, c'est bondé. Ca se passe partout dans le monde révolté. Pour défendre la liberté de penser, quelques bougies allumées. Nous sommes cent et plus, pas mille. Faut le vouloir, il fait froid dans ce noir. Nous sommes là, chacun comme un charlie déguisé en charlot. Atomisé, pulvérisé sur l'autel de la violence éternelle. A se regarder sans comprendre. Un prend la parole, qui dit son amour de l'hebdo et ne trouve pas ses mots. Une fille émue qui ne dit rien qui soit audible. Un chômeur exclu qui dit tout de cette société pourrie. Une femme qui demande qu'on lève un stylo en signe de colère et de résistance. Puis, cet homme, en complet beige, la cinquantaine, la barbe claire et le teint pâle, qui dénonce le crime et s'indigne qu'il puisse être commis au nom du prophète. Représentant des musulmans, venu avec un message rassurant, pour défendre la liberté et la démocratie. Des paroles d'apaisement pour rassembler les fidèles, heu- les croyants, heu- enfin non-  les gens. Son discours était bienvenu et applaudi. Comme j'aurais aimé qu'il fut suivi des mêmes paroles d'apaisement et de rassemblement de la part d'un curé noir, d'un rabbin qui serait passé par là, d'un représentant de la laïcité qui se serait égaré ou surtout d'un édile de cette bonne ville. Mais non, silence radio. On n'entend plus que woulbeêke.

Alors, j'ai parlé autour de moi, il y avait des gens. Aucun n'avait été sur les réseaux. Et chacun se défiait de laisser parler l'émotion. Surtout des intellos, qui se revendiquaient scientifiques. Chacun voulait tenir un discours rationnel. "Mais à qui profite le crime? " A personne, soyez-en sûr, même si certains vont vouloir profiter de la situation. Voyez déjà toutes les paranos qui enflent, et les complots du complot. "C'est la marine qui va tirer les marrons du feu". Spéculations, anticipations, projections. La peur est palpable. "Terrorisme aveugle". "On n'est plus à l'abri nulle part, on ne sera plus jamais à l'abri". Heureusement, peu d'amalgames, mais beaucoup d'angélisme. "Attendons que justice se fasse". "Il faut désamorcer ce geste. Ce sont des innocents comme les autres"... Victimes sur l'autel de la violence éternelle, on connaît la chanson !  

Alors, je m'énerve un peu. Non, ce ne sont pas des innocents comme les autres. Non, ce ne sont pas les victimes d'un attentat dans le métro saint-michel, ni sur la place-saint-lambert-juste-derrière. Non, ce n'est pas le hasard et ce n'est pas aveugle. C'est au contraire très ciblé ! Et ils ne sont pas spécialement juifs, comme à la rue des rosiers ou au musée. Ce sont des dessinateurs, des journalistes, des rédacteurs, des libres-penseurs, impertinents et mécréants. Ils ont été tués parce qu'ils ont osé penser et critiquer ! Ils ont bravé l'interdit de dessiner le barbu et ils ont continué malgré les menaces. Parfois la vérité crève tellement les yeux qu'elle devient aveuglante. Même mon frère de lait s'y perd, qui veut qu'on tempère et qu'on temporise, en attendant que la justice nous éclaire. J'attends pareillement des explications et une sanction exemplaire. Mais je ne peux nier que les victimes sont mes frères de crayon. Et qu'ils ont été tués parce qu'ils défendaient cette liberté qui m'est chère, entre toutes, celle de penser et d'écrire. Et que les policiers qui les défendaient ont pareillement été abattus. Parce que la démocratie est désormais en grand danger et que rien ne sera plus pareil.

Un jour, il y a longtemps, des croyants fanatiques ont tué Hypatia. Elle pensait librement sans jamais renier ce droit. Aujourd'hui, je suis celle-là. En pleurs, mais vivante pour continuer à le dire et l'écrire. Combattre tous les fanatismes. Un combat sans fin et très fin, avec des idées, avec des dessins, avec des chansons. Et dire qu'en plus, il n'y a personne. J'essuie mes larmes et mes doutes. C'est l'ultramoderne incertitude. 

 

IMG_1636.JPGSur le perron, liberté
j'écris ton nom !